“Même si cela peut paraître dérisoire au regard des défis actuels, la poésie est un “baume” dont notre monde a cruellement besoin. Elle est ce regard un peu décalé, “sur la pointe des pieds”, qui permet d’approcher ces sujets sensibles sur lesquels on a du mal à mettre des mots. Au-delà des aspects douloureux, intolérables de leurs vies, des femmes, des petites filles disent la vie, la vie qui continue, la vie qui respire, même dans les situations les plus difficiles”, exprime la poétesse Christel Visée.

Inspirée, touchée, intriguée par ses rencontres au fil des nombreux pays dans lesquels elle a vécu, c’est une voix de force et d’espérance que l’auteure souhaite porter.

Trois rencontres, trois partages de vie, trois poèmes dont voici le premier.

Sukar sej*

À vous, Szabina de Tiszabö (Hongrie), Ioana, Helga, Roxana et les autres enfants de la bibliothèque de rue du village d’insertion pour Roms de Saint-Genis-les-Ollières, France.

 

Sukar sej ©Aline Boizet

Petite fille tzigane

Parquée dans un ghetto appelé village

Cheveux dénoués, un peu sales

Mots débridés, souvent sales aussi

Comme des petites pierres jetées dans une rivière

Usée, désabusée.

Elle parle hongrois, un peu romani, un peu français.

Elle ne te connaît pas, mais te saute dans les bras.

C’est les livres !

Vous vous installez, une couverture, quelques bouquins.

Elle en choisit un, s’assied sur tes genoux.

Elle laisse courir ses doigts menus sur les mots étrangers.

Maintenant, c’est moi qui raconte !

Elle aime l’histoire du petit garçon malade.

On appelle le médecin, il vient le guérir.

À l’école, on lui dit qu’elle ne sait pas lire.

Qu’elle n’apprend pas bien, que c’est sans espoir.

Espoir ©Aline Boizet

Mais ici c’est elle, la fée qui invente des histoires

Réinvente la vie, la fragilité au bout des doigts.

Elle se lève, pour que tu la fasses tournoyer.

Poids plume dans tes bras, elle rit, en redemande.

Puis elle veut dessiner, te réclame des couleurs.

Elle se peint toujours en princesse.

Il était une fois…

Une petite fille tzigane dans un monde de violence

Née à la croisée d’une culture déroutante

Croisée souvent dans nos bouches de métro

Un horizon bouché : la manche, le trottoir ?

Pourtant cette étincelle vacillant dans ses yeux noirs

Une princesse farouche aux jupes colorées

Des chants d’ailleurs enfouis et qui cherchent un chemin

Une sukar sej s’invente, esquisse un lendemain.

 

©Christel Visée

* (« jolie femme » en romani)

Merci à Aline Boizet pour les photos.

Christel Visée

Belge et globe-trotteuse, Christel Visée vit actuellement en France après plusieurs années d’expatriation en Espagne et aux États-Unis. Amoureuse des mots, elle les a partagés pendant douze ans au micro en tant que productrice de programmes radiophoniques. Elle travaille actuellement comme correctrice et traductrice pour diverses maisons d’édition. Passionnée par la poésie et les langues étrangères, Christel Visée vient de publier une traduction française de la poétesse amérindienne Joy Harjo (Carte pour le monde à venir, l’Arbre à paroles, 2019). Elle est également l’auteure d’un recueil de poèmes trilingues (Que votre lumière brille, Sakurado Ltd, 2015) ainsi que d’un CD audio de poèmes bilingues (Envol-Flight).

Elle compose sa poésie inspirée par des personnes qui l’ont touchée : « Ces rencontres ont fait naître en moi une réflexion sur des sujets comme la pauvreté, la culture tzigane, les violences faites aux femmes, mais c’est avant tout leur témoignage unique et concret qui m’a habitée. »

Page Linkedin de Christel Visée